Les Archives du Cœur


 

J’avoue j’avais été un peu dur avec Christian Boltanski et ses Archives du Cœur lors de ma première visite de l’œuvre il y a un an et demi environ. Vous pouvez lire ma critique pas très gentille ici. Depuis, j’ai mis un peu d’eau dans mon vin, j’ai pris de la distance, j’ai aussi lu deux ou trois trucs dessus, et il y a quelques semaines, lors de ma dernière visite de Teshima, j’ai décidé de lui donner une deuxième chance.

Depuis j’en garde toujours un avis assez ambigu et mitigé, mais vous me direz, c’est bien mieux qu’un avis négatif.

Un des facteurs qui m’a permis d’envisager cette oeuvre sous un nouvel angle est un article du critique d’art Ren Fukuzumi que j’ai pu trouver sur le périodique Naoshima Note. Et comme il y a quelques mois j’avais demandé l’autorisation à Benesse Art Site Naoshima de traduire et reproduire des extraits du périodique ici même, et qu’ils me l’avaient aimablement accordée, je vous livre ici de larges extraits de cet article traduits en français par mes soins (et comme je suis un peu rouillé en traduction ces temps-ci, je vous prierai d’excuser quelques tournures de phrases un peu lourdes ici ou là), en espérant que cela vous aidera à vous faire une idée de l’installation et du projet :

 

Des battements de cœurs semblables à des explosions, voici ce que sont Les Archives du Cœur si vous deviez résumer l’œuvre en seulement quelques mots. Les battements de cœur sont extrêmement puissants, pas seulement d’un point de vue purement sonore : ils résonnent dans votre corps tout entier comme s’ils allaient vous assommer. Quant à l’obscurité qui s’étend dans tout l’espace, elle amplifie d’autant plus votre anxiété et votre peur. Une ampoule s’allume et s’éteint de manière synchronisée avec les battements de cœur et éclaire faiblement l’espace, mais la lumière émise est immédiatement absorbée par les sombres miroirs posés sur les murs. Les battements de cœur eux aussi sont aspirés dans l’obscurité.

 

 

Sans aucun doute, les battements de cœur synchronisés avec la lumière clignotante représentent la vie, alors que l’obscurité suggère la mort. La vie et la mort ont toujours été des thèmes importants de l’œuvre de Boltanski. Toutefois, Les Archives du Cœur sont toutefois une œuvre différente de ses travaux précédents. On n’y trouve aucun signe du “paysage boltanskiesque” (comme l’appelle Hidehiko Yuzawa) composé de cadavres ou d’objets ayant appartenus à des personnes maintenant disparues. L’œuvre est plutôt une preuve de l’existence, plutôt qu’une trace de l’absence. (…)

 

 

Toutefois, Les Archives du Cœur ne sont pas juste une chanson louant la vie. Il s’agit plutôt d’une œuvre spirituelle qui nous projette entre la vie et la mort tout en représentant les deux de manière emphatique. Les battements rugissants, qui semblent avoir une présence et une intensité physiques, sont comme des âmes s’échappant de leur corps, et pour le spectateur qui se fraie un passage dans l’obscurité, cela évoque la sensation du tainai-meguri (une coutume bouddhique au Japon qui consiste à devoir trouver son chemin dans un espace étroit et obscur, voire dans une statue de Bouddha ou de Kannon pour atteindre la délivrance ou la renaissance). Une fois englobé tout entier par les battements de cœur, on a presque la sensation d’être à l’intérieur d’un corps. Bien entendu, nul cœur n’est visible nulle part, mais sa présence est ressentie bien au-delà de l’obscurité. (…)

 

 

Mais quels que soient la précision et le détail que j’apporterais à ma critique des Archives du Cœur, celle-ci ne pourra jamais complètement exprimer la dimension véritable de l’œuvre, car – comme toutes les autres œuvres sur Teshima – celle-ci est liée à son environnement de manière tellement intime qu’il est impossible de parler d’elle en tant qu’entité autonome. En plus du magnifique paysage sauvage, les relations humaines au sein communauté locale et les souvenirs liés au lieu affectent profondément le cœur de chaque œuvre. De ce fait, pour faire une critique des œuvres d’art sur Teshima, on se doit de garder une large perspective prenant en compte l’environnement de chaque œuvre. En d’autres termes, les œuvres sur Teshima sont vraiment uniques en leur genre.

 

 

Je me dois d’avouer que ce qui m’a impressionné le plus sur Teshima, encore plus que les œuvres d’art en elles-mêmes, c’est la manière active que les résidents de l’île ont de s’impliquer. Par exemple, j’ai vu que certains d’entre eux avaient placé divers objets faits main, sur les lieux de passage des touristes. D’autres avaient ouvert de véritables galeries dans leur propre maison. D’autres encore attendaient au coin de la rue pour donner des directions et servir de guide aux touristes. Ils semblaient vraiment aimer s’exprimer ainsi chacun à leur manière. Peut-être que le meilleur exemple est la plateforme d’observation construite par les habitants de l’île tout en haut du Mont Dan’yama, le point culminant de Teshima. D’un point de vue conventionnel qui se focaliserait sur uniquement l’œuvre d’art, ces activités seraient perçues comme des activités annexes. Toutefois, quand on considère le manque général d’imagination et de capacité qu’ont les musées urbains et les expositions internationales à promouvoir les expressions artistiques non-professionnelles, on se doit d’appréhender ces choses comme des mérites essentiels (et non juste des “effets secondaires”) qui sont uniques à l’art sur l’île. Ce que ces activités spontanées signifient n’est rien d’autre qu’une valeur artistique non mesurable avec des critères économiques.

 

 

On m’a dit que nombreux sont les habitants de Teshima qui ont visité Les Archives du Cœur et qui y ont enregistré leurs propres battements de cœur. D’un côté, on peut dire qu’ils ont simplement pris part à une œuvre d’art qui demande la participation du spectateur. D’un autre côté, ces gens ont aimé s’exprimer à travers l’œuvre. On peut confirmer ce fait par le fait que simplement faire enregistrer leurs battements de cœur n’était pas suffisant à leurs yeux ; ils sont ensuite retournés voir l’œuvre en y emmenant des proches pour leur faire écouter leurs propres battements de cœur. Cela peut être comparé à quelqu’un emmenant ses amis dans une galerie pour leur montrer ses propres œuvres exposées. En bref, chaque battement de cœur enregistré est une œuvre d’art personnelle, et de ce fait, en plus d’être une installation de Boltanski, Les Archives du Cœur est un musée exposant l’expression collective des habitants de l’île et des autres visiteurs.

 

 

La joie provenant de tels actes créatifs nous rappelle que nous sommes vivants et suggère que nous faisions usage de notre énergie pour rendre nos vies meilleures. De ce fait, Les Archives du Cœur sont un appareil culturel menant les gens sur le chemin entre la vie et la mort, les invitant à vivre chaque jour de la meilleure manière possible. La chose importante ici étant l’imagination – si fondamentale aux êtres humains – une chose que l’art conventionnel autrefois possédait mais qu’il a désormais perdue. Une chose qui sera retrouvée par l’art après l’art.

 

 

Et je terminerai par une courte vidéo filmée dans la salle principale :

 

 

J’avoue que tout cela (cet article et cette deuxième visite) m’ont fait voir l’oeuvre sous un nouvel oeil. Je n’en suis pas encore absolument fan, certains éléments me gênent toujours un peu (en particulier la mise en scène, par exemple le fait que les gens s’occupant de l’accueil sont déguisés en laborantins et ce genre de choses), mais j’avoue qu’aujourd’hui, même l’idée d’y faire enregistrer mon cœur ne me rebute plus complètement (pour ma prochaine visite ?), surtout que j’ai appris que malgré le coût presque exorbitant de la chose (près de 15 €, alors que j’estime que cela devrait être gratuit), l’on reçoit une copie de l’enregistrement et un petit livre sur l’oeuvre.

Bref, si vous vous rendez sur Teshima (ceci est aussi une façon détournée de vous rappeler de ne pas oublier de vous rendre sur Teshima si vous passez dans la région), allez-y faire un tour, et surtout donnez-moi votre avis sur Les Archives du Cœur de Christian Boltanski.

  

 P.S. M. Boltanski, si jamais vous lisez ceci (ou votre attaché de presse ou autre personne similaire), je crois que me souvenir qu’il n’est pas totalement permis de prendre des photos à l’intérieur de l’oeuvre (bien que rien ne m’ait été dit lors de cette visite-ci), mais s’il vous plait, pas de menaces ni autres, ce serait bien dommage, après tout je vous fait de la pub gratuitement et je suis en train de doucement me réconcilier avec vous, ce  serait dommage de tout gâcher pour ça. 😉

 


A propos de David Billa

David vient du Sud-Ouest de la France. Après quelques années passées aux États Unis et quelques autres à Paris, c'est aux abords de la Mer Intérieure de Seto qu'il s'est finalement posé. Subjugué par la beauté de cette région malheureusement si méconnue, il a créé ce blog pour vous la faire découvrir.

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