Ogijima au Mois de Juillet pendant la Triennale de Setouchi


 

Aujourd’hui, un article un peu inhabituel. Tout d’abord, je relate ici une journée qui s’est déroulée il y a exactement un an, le 19 juillet 2016 (même si vu l’heure tardive à laquelle je commence à écrire, je suis certain qu’il ne sera pas publié aujourd’hui. 😉 ). C’est aussi un très long article avec un grand nombre de photos. Et finalement, c’est un article à lire en parallèle à celui-ci :

 

Ogijima en Été

 

A l’origine j’avais eu dans l’idée de découper la journée en plusieurs articles, mais je n’en ai jamais eu le temps, donc en cet “anniversaire” je publie tout le reste d’un coup.

Pour essayer rendre la chose plus digeste, je vais limiter mon texte au minimum (il va quand même y avoir un certain nombre de lignes) et grouper les photos en galeries au maximum (souvenez-vous que pour voir n’importe quelle photo en grand format, il vous suffit de cliquer dessus).

Alors, on prend tous une grande respiration et on se lance. 🙂

 

Nous étions donc le 19 juillet 2016, la session d’été de la Triennale de Setouchi avait débuté la veille et ne travaillant pas ce jour-là, j’avais décidé de me rendre sur Ogijima malgré la chaleur étouffante (dans les 35 degrés environ, un peu comme aujourd’hui en fait). Se rendre sur les îles en semaine pendant le festival est toujours un moment “précieux” : les foules sont loin, les rues sont calmes, le vie normale reprend presque ses droits, et on a pas à jouer des coudes pour profiter des œuvres d’art.

 

Premier arrêt à une toute nouvelle œuvre qui faisait ses débuts cette semaine-là (mais qui n’était pas permanente): Portable Light Keeper de Minouk Lim.

 

 

Au rez de chaussée, des éléments de vieux phares, des photos aussi, dans la pénombre :

 

 

Au premier étage, on arrive dans l’obscurité, puis tout s’éclaire :

 

 

 

À l’extérieur du bâtiment, l’artiste a décoré un recoin avec tout un tas d’objets divers et trouvés sur l’île :

 

 

Le mur du gymnase de l’école est devenu Dreaming of Blue de Regina Silveira :

 

 

Arrêt suivant, Ogi School PSS40 du Groupe 1965 qui venait aussi d’ouvrir ses portes la veille.

Mais avant d’aller plus loin, je me dois de vous expliquer deux trois choses. Si vous êtes lecteurs de longue date, vous connaissez peut-être un peu déjà, sinon, pas forcément. En 2013, lors de la précédente édition de la Triennale de Setouchi, le Groupe 1965 avait investi l’ancienne école (alors fermée) d’Ogijima pour la transformer en une école/galerie le temps de la Triennale, voire un peu plus.

Si vous ne les connaissez pas, le Groupe 1965 (Showa 40 Nenkai en VO) est un groupe de six artistes japonais qui se sont associés un jour car ils ont la particularité d’être tous nés en 1965.  Ils ont tous des styles très différents, ils ne travaillent que peu ou pas ensemble (je veux dire, à des œuvres communes). Leur idée, c’est de voir comment le fait d’être nés la même année, et donc d’avoir fait face aux événements de l’histoire et de la société au même âge, affectait (ou pas) leurs visions et leurs travaux d’artistes.

Et donc, en 2013, ils avaient investi l’école, chacun “réquisitionnant” une salle de classe pour y mettre leurs installations, devenant de fait les nouveaux professeurs de cette école sans enfants. Le projet aurait peut-être pu être permanent, ou du moins l’école aurait pu devenir une sorte de galerie dédiée au Groupe 1965, mais les choses se déroulèrent autrement.
Toutefois, c’était pour la meilleure des raisons. Grâce à la revitalisation d’Ogijima et l’arrivée de nouvelles familles sur l’île, l’école a rouvert en 2014, le vieux bâtiment fut rasé pour laisser place à un tout neuf et aux normes actuelles. Le Groupe 1965 a donc dû quitter les lieux, mais quand on doit partir pour une telle raison, on est pas amer, au contraire, bien au contraire.
En fait, lors de leur passage sur l’île, les artistes du groupe ont tissé de vrais liens durables avec les habitants de l’île et ils reviennent régulièrement sur Ogijima depuis 2013 pour organiser divers projets et autres ateliers (rappelez-vous il y a trois ans, j’avais apporté pour la première fois ma petite pierre à l’édifice de l’Art de Setouchi grâce à Oscar Oiwa).

Pour l’été (et l’automne) 2016, ils sont donc tous revenus dans le cadre de la Triennale avec une nouvelle “école”, située désormais dans un vieux ryokan fermé depuis bien longtemps à l’entrée du village.

Le projet s’appelle Ogi School PSS40 (“PS” pour Public School, “S40” pour Showa 40 Nenkai).

Le lieu était donc autant une galerie où étaient exposées diverses installations qu’une école avec des “classes” enseignées par les divers artistes qui venaient quand ils le pouvaient pour organiser divers ateliers.

Voyez plutôt :

 

 

 

Ce jour-là, Parco Kinoshita était là pour une classe de sculpture sur bois, le thème du jour étant le kappa :

 

 

Le rez de chaussée servait donc de salle de classe où se déroulaient les ateliers et les mini-conférences organisés de temps à autres (presque tous les week-ends si je me souviens bien), au premier étage, on trouvait quelques installations, dont une commune aux six artistes et qui s’appelait :
The Same Days, the Same Mornings, and the Same Skies.

 

Je vous traduis ici un texte de Hitomi Hasegawa, directrice artistique du Groupe 1965:

“Quand j’ai demandé à mon amie pourquoi elle ne se couchait jamais avant deux ou trois heures du matin,
Elle m’a répondu ‘si je me couche tôt, le matin arrive trop vite‘.
Maintenant, je comprends très bien ce qu’elle voulait dire. Je ne veux pas aller à l’école juste après m’être réveillé si je ne peux pas avoir du temps pour moi la nuit.”

(source: Twitter)

 

“Ici, dans la première chambre du ryokan Umenoya, nous avons reconstitué la chambre d’un lycéen qui vivrait dans une zone rurale et isolée, comme Ogijima. Il lui arrive de se sentir déprimer comme c’est parfois le cas pour les adolescents, mais sinon, il est un jeune garçon assez typique.

Les monologues fictifs (comme la première citation, NdT) sont les légendes des objets exposés, comme les eboshi (par Tsuyoshi Ozawa), le poster (de Hiroyuki Matsukage), l’équipement d’alpinisme trouvé dans l’armoire (Makoto Aida), les dessins (Oscar Oiwa), les livres (Parco Kinoshita) et les sons (Sumihisa Arima).

Le projet adresse les problèmes d’une vie d’écolier dans une zone rurale et marginalisée, et le nombre toujours croissant de suicides de jeunes au Japon. Sept jeunes âgés de 15 à 24 ans se suicident chaque jour au Japon. Depuis 1990, le taux de suicide des jeunes ne cesse de monter. C’est le taux le plus élevé des pays développés. Nous espérons que cette installation peut servir d’opportunité pour réfléchir sur l’éducation issue de la scolarité et les problèmes de la société japonaise en général.”

(Hitomi Hasegawa)

 

 

 

“J’ai fait un rêve. C’était l’Ère Heian (8e siècle) et tout le monde portait un eboshi. On garde toujours les choses importantes dans les eboshi, comme ça on les a avec soi en cas de tremblement de terre.”

 

“Maman prépare mon bento tous les jours. Parfois, il pue en été. Ici, les restes du dîner d’hier soir.”

 

“J’ai téléchargé en secret ces sons, il y a trois ans, depuis la salle de science de l’école. Ces sons ont été créés et enregistrés par un artiste venant de Tokyo. C’est cool, non ?”

(Ici, c’est un peu méta, puisqu’il est fait allusion à l’installation sonore que Sumihisa Arima avait faite en 2013 dans la salle de science de l’ancienne école)

 

Ici, je n’ai malheureusement pas noté la légende, mais le garçon insistait sur le fait que cet assemblage fait par ses soins n’était pas dans le but de se suicider, mais il avait peur que sa mère le trouve et pense le contraire.

 

Dans la pièce suivante, une installation assez délirante de Sumihisa Arima et Oscar Oiwa :

“Se basant sur l’histoire de Saint Antoine qui enseignait aux poissons, Sumihisa Arima a interrogé les gens d’Ogijima pour leur demander ce qu’ils souhaiteraient enseigner aux poissons s’ils étaient Saint Antoine.”

 

 

 

 

 

Le lieu comportait d’autres installations plus ou moins temporaires, mais elles n’étaient pas très photogéniques.

 

Et puis si vous êtes curieux de savoir à quoi je ressemble quand je visite les îles de la Mer Intérieure de Seto en plein mois de juillet, voici un auto-portrait. Le chapeau n’est pas mon accessoire vestimentaire favori, mais il est indispensable si on ne veut pas mourir d’une insolation. 🙂

 

 

Mon arrêt suivant fut à Sea Vine de Haruki Takahashi. L’une des œuvres les plus anciennes d’Ogijima, mais que je revisite toujours avec plaisir de temps à autres.

 

 

Si vous vous demandez si j’aime tout l’art d’Ogijima, sachez que depuis 2016 la réponse est malheureusement “non”. L’an dernier est arrivée une œuvre que je n’aime pas, mais alors pas du tout. Il s’agit de Rotation – Revolution de Tianmiao Lin.
Sur les îles de l’Art de Setouchi, on retrouve en gros deux types d’œuvres : celles que l’artiste a conçues et réalisées plus ou moins indépendamment du lieu où l’œuvre est ensuite exposée, et celles qui s’imprègnent de la culture du lieu où elles résident, elles sont parfois faites avec la collaboration de la population locale, elles ne pourraient exister ailleurs, et elles sont presque toujours un message d’amour pour Setouchi, pour ses îles, pour ses gens.

Vous devinez que ma préférence va plutôt à la deuxième catégorie, mais les œuvres de la première catégorie réservent parfois de belles surprises et peuvent sublimer un lieu : les plus célèbres étant les citrouilles de Yayoi Kusama sur Naoshima, et sur Ogijima, Ogijima’s Soul peut aussi être classée dans cette catégorie.

Madame Lin a inventé une troisième catégorie : celle qui exploite l’histoire et l’identité de l’île et lui manque de respect, voire l’insulte.

Elle a ramassé toutes sortes d’objets trouvés dans les maisons abandonnées d’Ogijima, peut-être que certains lui ont été donnés, et avec elle a fait… des mobiles très moches, presque répugnants… et qui, pour une obscure raison, tournent…

 

 

Mais vous me direz : certes, je trouve ça moche et inutile, mais c’est une question de goûts et de couleurs, que l’art contemporain s’éloigne de l’obligation de beauté et ce genre de choses. À cela, je réponds : certes, mais ce n’est pas juste parce que je n’aime pas l’œuvre que je la trouve irrespectueuse, voire insultante.
Bon déjà, voyez Memory Bottle de Mayumi Kuri (elle aussi a basé son œuvre sur tout un tas d’objets trouvés ou donnés), comparez le traitement fait aux objets dans les deux œuvres. Mais surtout, regardez dans la photo de droite. Vous voyez ces espèces de bols cassés ? Eh bien c’est de cela qu’il s’agit, de bols en urushi qu’elle a cassés pour faire son mobile moche. Ces bols sont probablement très anciens et ils sont d’une grande valeur. Pas forcément monétaire, mais une valeur culturelle. Ils font partie du patrimoine de l’île. Comme vous le savez peut-être, l’urushi est une chose importante dans la région, et les objets en urushi se doivent d’être respectés, pas cassés pour faire son œuvre égoïste.

Peut-être me direz-vous que l’artiste n’étant pas japonaise, elle ne savait pas tout cela. Et je vous répondrai que justement, c’est bien là le problème. Quand on utilise les ressources de l’île pour son art, la moindre des choses est de se renseigner sur l’importance de ces ressources quelles qu’elles soient. Il est clair que dans sa démarche, il n’y a eu que peu ou pas de contact avec les habitants, aucune collaboration, y a-t-il même eu collaboration ? Là, c’est pratiquement du pillage pur et simple.

De plus sachez que cela n’est pas seulement mon opinion, les réflexions que je fais ici sont une synthèse d’une discussion que j’ai eue avec des gens de l’île. Ils ne le diront jamais publiquement, pour ne pas se montrer désobligeants, mais je profite de ma position de “gaijin” pour transmettre le message.

La mauvaise nouvelle c’est que l’installation est permanente. La bonne nouvelle, c’est que la maison l’abritant a été endommagée par un typhon l’an dernier et l’œuvre avec. On appelle ça le karma, non ? L’autre bonne nouvelle est que la maison l’abritant est très isolée et donc facile à éviter et à ignorer

(rant off)

Après tout cela, il me fallait me laver les yeux, et il n’y avait pas de meilleur endroit que Maison de Urushi pour le faire.

 

Un jour, il faudra que je vous explique le pourquoi de telles entrées dans certaines maisons d’Ogijima (c’est une histoire de pirates !)

 

 

Pour plus de détails :

Maison de Urushi

 

Puis, direction le sanctuaire de Toyotama-hime, car c’était bientôt l’heure de la raison de ma venue sur Ogijima ce jour-là. Voyez-vous pendant les premières semaines de la session d’été de la Triennale de Setouchi se déroulait “Asia Performing Arts Market in Setouchi
De quoi s’agissait-il ? D’artistes du spectacle (danseurs, acrobates, musiciens, mimes, marionnettistes, etc.) venant de 12 pays asiatiques qui passaient les deux premières semaines de la session d’été dans les diverses îles du festival, puis se retrouvaient à Takamatsu le week-end pour des représentations publiques. Mais sur les îles, ils ne faisaient pas rien non plus. En plus de rencontrer la population et d’échanger avec eux, ils organisaient aussi divers ateliers ici ou là. Et ce jour-là, sur Ogijima, des membres de la compagnie hongkongaise Unlock Dancing Plaza étaient sur Ogijima pour un cours de danse vraiment intéressant.

Ce fut un très bon moment d’échanges (inter)culturels comme seule (ou presque) la Triennale peut en offrir. Et puis comme nos danseurs s’exprimaient en anglais, pour la première fois depuis bien longtemps à la Triennale, je n’étais pas dépendant d’une éventuelle traduction pour comprendre ce qu’il se passait. Au contraire, et ça faisait toujours drôle de rigoler aux blagues éventuelles 15 secondes avant tout le monde (quand les Japonais comprenaient la blague).

Voici quelques photos, puis une vidéo et quelques explications :

 

 

Le premier exercice photographié et filmé consistait à se tenir le bras l’un l’autre, sauf que le bras tenu se devait d’être complètement mou et dépendant du bras tenant appartenant à l’autre personne. Quand nos danseurs professionnels le font, ça donne quelque chose de vraiment bien. Quand c’est à nous de le faire, avec un(e) inconnu(e), c’est un peu plus cocasse, sauf l’espèce de ronde qui est rapidement devenue une “vague” puis du grand n’importe quoi carrément fendant. Quant à la photo où l’on me voit faire surgir du plastique orange de la paume de ma main, il s’agit en fait d’un exercice d’équilibre avec des sacs plastiques de supermarché (hongkongais) et j’ai découvert avec surprise que j’excellais dans cet art autant que les danseurs, voire plus. Vous parlez d’un talent caché ! 🙂

(les photos où l’on me voit sont de Junko Fukui)

 

Pour la vidéo suivante, vous entendrez très vite qu’il y avait des invités surprises qui ont un peu gâché la vidéo : des cigales assourdissantes. Il faut dire que nous sommes au pic de la saison. En “vrai” elles ne nous empêchaient pas d’entendre nos professeurs ou la musique, mais dans la vidéo, vous allez voir que c’est parfois une toute autre histoire. Prenez ça comme une expérience d’immersion, en quelque sorte, la bande-son de la deuxième moitié de juillet au Japon. 🙂

Dans la deuxième partie de la vidéo, le danseur en bleu, James Yau, fait une impro “dirigée” par le professeur, Yonglock Ong, directeur artistique de la compagnie. Une performance assez impressionnante, surtout par cette chaleur. Dans la troisième partie Yonglock Ong fait une démonstration solo.

 

 

Notez qu’après la Triennale, les danseurs d’Unlock Dancing Plaza partaient vers la France et il n’est pas impossible qu’ils y repassent à l’avenir. Si jamais l’occasion de les rencontrer se présente, n’hésitez surtout pas.

 

 

Bien évidemment, aucune journée sur Ogijima n’est complète sans un passage à Onba Factory / Onba Café :

 

 

Mais bientôt, comme trop souvent, il était temps de rentrer à Takamatsu.

Une dernière photo au port en attendant Meon :

 

 

Si vous avez lu jusqu’ici, merci de votre courage et de votre fidélité, et comme à chaque fois, si vous avez aimé, la meilleure façon de me remercier est de partager cet article sur le lieu de votre choix. 🙂

A très bientôt pour de nouvelles aventures dans Setouchi.

 

 


A propos de David Billa

David vient du Sud-Ouest de la France. Après quelques années passées aux États Unis et quelques autres à Paris, c’est aux abords de la Mer Intérieure de Seto qu’il s’est finalement posé. Subjugué par la beauté de cette région malheureusement si méconnue, il a créé ce blog pour vous la faire découvrir.

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